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    Luigi Spinola

    UNE IDÉE LUMINEUSE : SI OUARZAZATE M’ÉTAIT CONTÉ
    Des textes originaux rédigés pour la Banque européenne d’investissement avec l’appui de la Facilité d’investissement pour le voisinage de l’Union européenne


    un morceau du Sahara grand comme le pays de Galles devait suffire à fournir de l’électricité à toute l’Europe.

    1.      Aux confins de Noor

    (Ouarzazate – Maroc). Lorsqu’on arrive de l’ouest, en remontant l’oasis du village de Tasselmante, on découvre tout à coup la tour solaire de Noor (mot signifiant lumière en arabe) qui se dresse sur les vestiges de l’ancienne mellah où résidaient autrefois les juifs. Aujourd’hui, la kasbah est en ruine et les juifs ont délaissé les lieux ; entre les dattiers et les amandiers, on ne voit guère âme qui vive. Seules deux femmes accroupies bavardent, tout en arrachant les mauvaises herbes et en grignotant quelques grains d’orge. Lorsque je me hasarde à leur adresser la parole, elles font mine de me menacer de leur faucille puis, sans mot dire, me font goûter quelques amandes encore vertes. Aucun homme à l’horizon. « Ils font paître les bêtes à l’extérieur ou travaillent en ville. Ici, ce sont les femmes qui assurent les travaux dans les jardins ; dans la famille, c’est ainsi que nous nous partageons les tâches », explique Salma qui me guide le long des sentiers étroits de l’oasis.

    Quelque 500 familles vivent à Tasselmante, réparties dans quatre petits douars, ces groupements de masures en pisé (le mortier de paille et de terre battue avec lequel sont construits la plupart des édifices présents sur la « Route des mille kasbahs » comme les promoteurs touristiques se plaisent à appeler ce long ruban qui se déroule dans la région méditerranéenne de Draâ-Tafilalet, à la lisière du Sahara marocain). Nous sommes aux confins de la centrale solaire thermodynamique Noor III, la section la plus futuriste du gigantesque complexe voulu par le Roi Mohammed VI pour faire du Maroc une superpuissance solaire.

    Nous sommes aux confins de la centrale solaire thermodynamique Noor III, la section la plus futuriste du gigantesque complexe voulu par le Roi Mohammed VI pour faire du Maroc une superpuissance solaire.

    « Les installations de ce type sont généralement construites au beau milieu de nulle part », explique Deon Du Toit, un Boer de taille impressionnante, venu tout droit d’Afrique du Sud pour travailler dans la centrale. « Nous y voilà précisément ! Soyez les bienvenus au beau milieu de nulle part », nous accueille-t-il en riant. Sur la maquette exposée à l’entrée de la centrale Noor I, entrée en fonction au début de l’année 2016, Tasselmante apparaît comme une légère ride dans le sable. Le village semble être voué à se faire engloutir par ce qui deviendra le plus grand complexe solaire au monde et s’étendra sur une superficie aussi vaste que celle de la capitale marocaine, Rabat. Pour l’heure, ces deux mondes se côtoient, sans pour autant se rencontrer ou se fondre l’un dans l’autre.

    Certes, la ligne d’horizon du village a changé depuis que les travaux ont débuté, y compris à Noor III. Seul manque encore le récepteur. Une fois celui-ci installé, la tour en construction que l’on aperçoit au-delà de la mellah s’élèvera à 247 mètres et s’imposera ainsi comme la plus haute de toute l’Afrique et la plus lumineuse au monde. À la fin de l’année, lorsque les 7 400 panneaux solaires plats (ou héliostats), ayant chacun une superficie équivalente à celle d’un terrain de tennis, réfléchiront pour la première fois le rayonnement solaire vers le sommet de la tour, même les habitants de Tasselmante pourront le voir.  « La température atteindra près de 600°C et ce sera comme un petit soleil. Je n’ai pas de meilleure comparaison qui me vienne à l’esprit », nous confie, dans une envolée lyrique inhabituelle, Tarik Bourquouquou, ingénieur au sein de l’agence marocaine Masen responsable du plan solaire. « La lumière sera d’une extrême blancheur », poursuit-il, « et il sera impossible de la regarder longtemps ».

    Située à quelque 15 kilomètres au sud de Noor, Ouarzazate — l’unique vraie ville de la région — espère, elle aussi, profiter un peu de cette lumière. De longue date, Ouarzazate vit du tourisme et d’illusions cinématographiques, se voyant encore, non sans malice, comme « La Porte du Sahara ». La première troupe cinématographique est arrivée en 1939 pour tourner La Caravane du Désert et, aujourd’hui encore, beaucoup arrondissent leurs fins de mois en faisant de la figuration. Mohammed est guide touristique, mais il a tourné avec Brad Pitt et George Clooney. « Ils me prennent parce que j’ai la tête d’un méchant et que je conviens pour ce genre de rôle », affirme-t-il avec conviction. Difficile de lui donner tort. Descendant d’esclaves originaires de l’autre rive du Sahara et transportés ici il y a plusieurs siècles, Abdo, le chauffeur, a lui aussi fait quelques petits boulots sur les plateaux de tournage de Gladiator et d’Alexandre.

    « Ouallywood » est le lieu par excellence des héros du désert, des histoires d’espionnage, mais aussi et surtout des péplums bibliques. Même loin des trois studios de cinéma de la ville, on ne peut s’empêcher de donner des petits coups aux murs pour s’assurer qu’ils sont bien réels. Même la porte d’entrée du splendide ksar d’Aït-Ben-Haddou (l’un des temps forts des circuits touristiques de la zone, sur la route de Marrakech) s’avère être en polystyrène, souvenir des décors de Lawrence d’Arabie. La centrale Noor pourrait aussi servir sous peu de plateau de tournage, sans qu’il y ait besoin d’effets spéciaux pour narrer le futur. « J’ai entendu dire que certaines scènes de Tempête du désert, le dernier film de Jackie Chan, y seront tournées », déclare Mohammed qui espère pouvoir profiter d’une occasion, ne serait-ce que pour jeter un œil au-delà des grilles.

    Les touristes font aussi montre de curiosité : « Il est de plus en plus fréquent qu’ils nous demandent de visiter Noor. D’ici peu, nous pourrions peut-être ajouter la centrale au circuit qui va vers Merzouga et l’Erg Chebbi tout proche, l’unique étendue de grandes dunes sahariennes de notre désert », fait observer Fatima, en agitant le dépliant de l’agence Desert Dream. Entrer dans la centrale reste, pour l’heure, compliqué et requiert l’obtention d’une autorisation spéciale. Ce sont surtout les chercheurs et les experts qui, aujourd’hui, visitent Noor. Ici, rares sont ceux qui ont franchi l’enceinte de la centrale solaire. « Moi-même je ne l’ai vue que de loin », renchérit Fatima.

    À Ouarzazate et ses alentours, qui ne sont pourtant qu’à deux pas, Noor demeure donc une immense terre inconnue. Si la centrale représente une chance pour les habitants de cette zone, ces derniers ne savent pas encore trop comment la saisir. Certes, l’économie tourne mieux et un frémissement commence à se faire sentir, surtout autour de la logistique. Certains migrants partis vers le nord sont déjà revenus chez eux. À Tasselmante, certains ont aussi vendu un bout de terrain à la centrale et, grâce à un projet de l’ONG Agrisud, partenaire de Masen, la culture des jardins de l’oasis est devenue plus rentable. Pourtant, un sentiment diffus d’insatisfaction se fait sentir parmi les habitants : ils ont conscience du changement que la centrale a déjà induit dans leur vie. Eux aussi aimeraient pouvoir jouer un petit rôle dans ce changement dont le rayonnement pourrait atteindre de lointaines contrées, tant au-delà du désert au sud que de la mer au nord.

    Certes, l’économie tourne mieux et un frémissement commence à se faire sentir, surtout autour de la logistique. Certains migrants partis vers le nord sont déjà revenus chez eux.

    2.      Les hommes de la lumière

    « La plupart de ceux qui travaillent à la centrale sont des étrangers », grommelle Mahmoud.  « Ils viennent de Rabat et de Casablanca ». Mahmoud, quant à lui, est originaire d’un petit village de montagne, situé à 70 km de Ouarzazate.  « Ils disaient que 75 % des postes de travail seraient attribués à des locaux, mais il n’en est rien. On n’arrive même pas à 20 %. Nous n’avons droit qu’aux travaux les plus simples, tels que les tâches manuelles et celles relatives à la sécurité. Il y aurait bien des personnes qualifiées à Ouarzazate, puisque la ville dispose d’écoles formant des ingénieurs et des techniciens, mais les responsables de la centrale préfèrent aller les chercher bien loin et même à l’étranger. J’ai entendu dire qu’ils feront même venir des Indiens. Avant, il y avait des Espagnols : ils ont construit Noor I et ils sont partis. Maintenant, il y a des milliers de Chinois ; ce sont eux qui sont occupés à construire la tour », dit-il d’un air déçu.

    Quand je lui rapporte les paroles de Mahmoud, Tarik Bourquouquou sourit en secouant la tête. C’est un mécontentement qu’il connaît bien. Toutefois, la situation n’est pas, selon lui, telle que Mahmoud la décrit : « Aujourd’hui, près de 80 % des personnes qui travaillent à Noor sont des Marocains et la moitié d’entre eux sont de la région ». La majeure partie de l’offre de travail concerne la construction de l’installation ; dès lors qu’elle est en fonctionnement, une centrale solaire thermodynamique ne nécessite qu’un petit nombre de techniciens. Alors que 2 000 personnes travaillaient sur le chantier de Noor I, l’effectif s’est réduit à 70 personnes depuis que l’installation est opérationnelle. En revanche, les chantiers encore ouverts de Noor II et Noor III occupent aujourd’hui 6 000 personnes. Après la pause déjeuner, des Chinois vêtus d’une combinaison bleue défilent en silence aux grilles d’entrée. Qui sait, Jackie Chan en personne passera peut-être un jour par là...

    « Un employé sur cinq est chinois. Ils sont environ 1 200 », précise Tarik Bourquouquou. « C’est beaucoup, je sais, mais une des entreprises qui construit la centrale est chinoise. Avant, c’était les Espagnols qui étaient présents pour la même raison », explique l’ingénieur, en présentant la composition de l’équipe multinationale qui appuie et met en œuvre le projet marocain.

    Parmi les bailleurs de fonds, les acteurs européens dominent, guidés par la Banque européenne d’investissement (BEI) et l’Union européenne (UE), qui interviennent par l’intermédiaire de la Facilité d’investissement pour le voisinage. Aux côtés de la BEI, figurent l’Agence française de Développement et l’institut allemand Kreditanstalt fur Wiederaufbau. Tous ensemble, ces acteurs ont fourni quelque 60 % des fonds, le solde provenant de la Banque africaine de développement et de la Banque mondiale.

    Les marchés relatifs à la construction, au développement et à l’exploitation des installations (pour une durée de 25 ans, au terme de laquelle le tout sera transféré à Masen) ont été remportés par le géant saoudien Acwa Power, lequel avait établi un partenariat avec un consortium espagnol pour la réalisation de la première phase de Noor I. Pour Noor II et III, les Espagnols de Sener collaborent avec les Chinois de Sepco III, ceux-là même que Mahmoud considère d’un œil soupçonneux.

    « Pour les phases critiques de la construction, nous sommes contraints de faire venir des cerveaux de l’étranger car nous avons besoin de compétences hyper spécialisées. Cependant, ces compétences sont ensuite transférées au personnel local », explique Tarik Bourquouquou. Lui-même est originaire de la région, même s’il a grandi à Casablanca et a voyagé partout dans le monde avec l’ENI, le colosse italien des hydrocarbures : « J’ai été au Mexique, en Afrique et au Canada. Il y a trois ans, je suis revenu à la maison », raconte-t-il. Il aime à se considérer comme un expatrié du monde du pétrole qui a trouvé refuge dans le domaine des énergies renouvelables. Et il n’est pas le seul ! « Ici, nombreux sont ceux qui proviennent d’autres secteurs de l’énergie, que ce soit des hydrocarbures comme moi ou du secteur nucléaire », ajoute-t-il. « Pour nous, c’est un investissement professionnel car, à l’avenir, le solaire surpassera les combustibles fossiles ; selon moi, cela ne fait aucun doute. Entrer dès maintenant dans ce domaine est un gros avantage : c’est faire œuvre de pionnier et être prêt à grandir avec ce secteur » affirme Tarik Bourquouquou, tout en grimpant jusqu’à la salle de contrôle où est assurée la gestion de Noor I.

    En dessous de nous, 500 000 miroirs paraboliques de 12 mètres de hauteur, alignés sur 800 rangées, pivotent jusqu’au coucher du soleil, tels des tournesols. Ils concentrent la lumière du soleil vers des tubes transparents où une huile diathermique absorbe l’énergie et la transporte vers un échangeur de chaleur. Au contact de l’eau, le fluide qui est à une très haute température produit de la vapeur, laquelle met en mouvement les générateurs électriques. Une partie de la chaleur est emmagasinée dans d’énormes réservoirs, en vue d’être utilisée lorsque la lumière du soleil n’est plus suffisante. La centrale semble être une machine qui fonctionne d’elle-même... pour autant, toutefois, que les hommes chargés de la gérer ne se fassent pas anéantir par les éléments qui dominent la vie du Sahara : le soleil, le sable, l’eau et le vent.

    3.      Le jour et la nuit

    « La nuit, lorsque je pense au travail et peine à trouver le sommeil, la seule chose qui me préoccupe réellement est que, le lendemain, le soleil décide de ne pas se lever », raconte Deon Du Toit qui se fend aussitôt d’un éclat de rire. L’hypothèse est peu réaliste, d’autant que même le manque de lumière constitue un événement rare au Sahel. Comme pour conjurer le mauvais sort, Tarik Bourquouquou se souvient de ce volcan islandais, au nom imprononçable, qui avait obscurci le ciel européen en 2010. Ouarzazate n’a pas été choisie au hasard. « Avant toute chose, nous nous sommes procurés auprès des entreprises satellitaires les données relatives au rayonnement solaire direct au sol (DNI - Direct normal irradiation), un paramètre crucial pour déterminer le meilleur endroit pour construire une centrale solaire thermodynamique », explique Tarik. « Une fois la première sélection effectuée, nous avons envoyé de petites stations météo afin d’en apprendre davantage, tout en prenant en considération les autres facteurs qui influent sur les coûts. À quelle distance se trouve la route ? Où prend-on l’eau ? Quel est l’état du sol ? Cet endroit s’est avéré être le lieu idéal. Nous avons alors commencé à acheter des terres. Beaucoup de terres ! ».

    Le rayonnement solaire reçu par le désert du Sahara atteint environ 2 500 kWh/m² par an. Cela représente plus de 3 000 heures de soleil, soit 330 journées de beau temps quasi garanties à qui s’aventure en ces lieux. Nous arrivons justement un de ces 35 autres jours : lors de la visite de l’installation, le ciel se couvre peu à peu et le vent se lève. Au poste de contrôle, les techniciens sont sur le qui-vive. Le cerveau de Noor fonctionne en tandem avec la tour météo toute proche et se tient prêt à intervenir pour gérer tout changement éventuel, voire « débrancher la prise » si le ciel devait s’assombrir ou si une tempête de sable devait arriver.

    Le sable constitue une menace. Les performances de chacun des miroirs sont surveillées. Chaque miroir devrait réfléchir environ 99 % du rayonnement solaire. En cas de diminution excessive de ce pourcentage, le miroir doit être nettoyé à l’eau. Le fonctionnement d’une centrale solaire thermodynamique nécessite beaucoup d’eau : il faut de l’eau pour produire la vapeur requise pour mettre en mouvement les générateurs électriques ; il en faut également pour refroidir les turbines, mais aussi, précisément, pour faire briller les miroirs. Dans un pays à risque de désertification tel que le Maroc, ce besoin considérable en eau peut représenter un problème.

    Le sable constitue une menace. Les performances de chacun des miroirs sont surveillées. Chaque miroir devrait réfléchir environ 99 % du rayonnement solaire. En cas de diminution excessive de ce pourcentage, le miroir doit être nettoyé à l’eau.

    La centrale Noor puise l’eau d’un lac artificiel situé plus à l’est de l’installation, à une dizaine de kilomètres environ, au cœur d’un néant lunaire de toute beauté qui s’est formé entre les montagnes. La nuit, l’eau est pompée et acheminée vers la centrale mais, durant la journée, le silence est quasi total. En regardant dans l’eau depuis la plate-forme métallique suspendue au-dessus du lac, on aperçoit deux poissons. Impossible de percevoir quelque autre forme de vie, à l’exception de l’ingénieur Mouhssine Ait Ali, maigre comme un échalas, un autre « exilé ». « Je travaillais auparavant dans un secteur sale : la pétrochimie », nous confie-t-il.

    « Le lac a été créé au début des années 70, grâce à la construction de la digue Mansour Eddahbi sur le Draâ », raconte-t-il. « Il sert à approvisionner la région en eau potable et à irriguer les champs ». Il assure que l’irruption de la centrale Noor n’a pas déclenché une guerre. « La centrale utilise moins de 1 % de la capacité annuelle du bassin ; 50 % vont à l’agriculture. Du reste, l’eau n’est pas si rare que ça dans le désert », affirme-t-il. C’est peut-être le cas, mais afin de l’économiser, les nouvelles centrales Noor utiliseront de l’air comprimé pour refroidir les turbines, même si celui-ci est plus coûteux. En outre, les chercheurs tentent de mettre au point un système de nettoyage à sec.

    Lorsque le soleil se couche, les miroirs reviennent à leur position de départ. Le camion transportant les préposés au lavage, qui passe chaque soir, s’arrête à hauteur des miroirs les plus sales afin qu’ils soient nettoyés.  Toutefois, l’installation continue aussi à produire de l’énergie durant la nuit. C’est là l’avantage considérable du solaire thermodynamique par rapport au photovoltaïque. La technologie de la concentration solaire (CSP - Concentrating solar power) permet de conserver la chaleur du soleil dans d’immenses réservoirs-batteries contenant une solution de sels fondus (nitrate de potassium et nitrate de sodium). Ainsi, Noor peut continuer à générer de l’électricité, que ce soit de nuit ou lors de journées maussades où le soleil est masqué par les nuages.

    Depuis plusieurs années, Carlo Rubbia — un des pères de la CSP — se plaît à souligner que « le solaire thermodynamique résout le problème crucial du stockage. Il a une fonction équivalente à la digue qui, dans les centrales hydroélectriques, permet d’emmagasiner l’énergie et de réguler la quantité libérée. Ni le photovoltaïque ni l’éolien ne peuvent faire de même ».

    C’est au Nobel italien de la physique que l’on doit l’introduction des sels fondus en solution comme variante. Visuellement, cette solution inodore et incolore ressemble à de l’eau. Lorsqu’elle est « froide », la température des sels est de l’ordre de 300°C. À Noor I, elle s’élève à près de 400°C. À Noor III où tous les miroirs concentreront la lumière directement sur le récepteur placé au sommet de la tour, la température atteindra jusqu’à 585°C (excluant dès lors l’utilisation, dans le cycle de production, d’huiles diathermiques qui ne peuvent être chauffées à plus de 400°C) et la capacité de stockage d’énergie sera de huit heures, de sorte que la centrale éclairera même la nuit.

    Produire de l’électricité en utilisant uniquement le soleil 24 heures par jour est déjà possible. « Au Chili et en Afrique du Sud, certaines installations le font. Il existe deux options : augmenter le volume des sels ou élever la température », confirme Tarik Bourquouquou. Le problème de l’intermittence — le point le plus vulnérable de l’énergie solaire — a été résolu sur le plan technique. Toutefois, les chercheurs voient plus loin : le fluide du futur pourrait être un nuage de sable liquide, capable de surmonter la contre-indication majeure des sels fondus qui, dès lors qu’ils perdent de la chaleur, redeviennent solides et bloquent les conduites. La technologie évolue sans cesse, y compris en vue de réduire les coûts. Tout le reste n’est que calcul économique, volonté politique et vision géopolitique.

    4.      La bataille des prix

    « Notre succès se mesure au prix du kilowatt-heure (kWh) produit », résume Deon Du Toit. « C’est sur ce terrain que nous nous battons ». Aujourd’hui, le prix demeure élevé. À Noor II, il descend jusqu’à 0,14 USD, mais celui du charbon est de l’ordre de 0,03 USD et celui de l’énergie éolienne de 0,05 USD. Même l’énergie photovoltaïque est moins chère. « C’est vrai, mais lorsque le soleil se couche, la production s’arrête. Il faut donc combiner la centrale solaire à une centrale au gaz ou au charbon, ce qui fait grimper les prix. On peut aussi coupler la CSP au photovoltaïque, comme nous le ferons ici avec la construction de Noor IV qui sera une installation photovoltaïque ».

    La comparaison avec le charbon est, elle aussi, faussée du fait des prix « truqués », selon le Sud-Africain. « L’équation est incomplète. Les détracteurs du solaire soulignent que de grandes superficies sont nécessaires pour installer des miroirs, mais ce n’est rien par rapport à l’impact dévastateur d’une mine de charbon. Cet élément doit aussi être pris en compte dans le calcul du prix ».  Pour M. Du Toit, la technologie du solaire dispose, en outre, de possibilités de développement encore inconnues. « Désormais, nous savons tout des combustibles fossiles. Avec le solaire en revanche, nous sommes sur un terrain qui reste à explorer. Il suffit de voir les énormes progrès réalisés pour Noor III par rapport à Noor I ».

    La croissance du marché accélère la baisse des prix, grâce aux avantages induits par les économies d’échelle. À chaque doublement de la capacité de production, le prix diminue d’environ 20 %, selon les estimations de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA). La confiance des banques croît en proportion : ces dernières réduisent les primes de risque sur les prêts, en poussant à leur tour la capacité de production à des niveaux record. Un cercle vertueux qui, d’ici moins de dix ans, pourrait faire du solaire une source d’énergie plus avantageuse que le charbon.

    La lutte contre les combustibles fossiles est bien engagée. « Nous nous rapprochons toujours davantage du but », confirme M. Bourquouquou. Dans quelques cas, le solaire dépasse d’ores et déjà le charbon : en 2016, au Chili et dans les Émirats arabes unis, les offres d’énergie électrique d’origine solaire sont descendues en dessous de la barre des 0,03 USD le kWh, ce qui est inférieur au coût moyen global des centrales à charbon. À la mi-mai de cette année, l’annonce d’un nouvel effondrement du prix du photovoltaïque nous est parvenue, dans le cadre d’une adjudication relative à une installation solaire dans le désert du Rajasthan, en Inde. Le prix a ainsi chuté jusqu’à 2,62 INR (0,015 USD) le kWh, soit une diminution de 40 % par rapport au record précédent. Même dans ce cas, le prix de l’énergie solaire se révèle inférieur à celui du charbon (3,20 INR). À Noor, on jubile aussi : « À ce stade, le succès d’un seul des nôtres représente un pas en avant pour tous », explique M. Bourquouquou. « Nous sommes tous débiteurs des pionniers dans ce domaine, à savoir les premières installations construites dans le sud de l’Espagne et dans la partie ouest des États-Unis, et nous continuons à suivre ce qui se passe ailleurs. Chaque nouveau projet intègre les progrès réalisés par les prédécesseurs. Il s’agit là d’un des rares secteurs de l’industrie où il convient de partager même les innovations technologiques. En effet, plus nous disposerons d’installations comme celle-ci, plus les prix baisseront et plus les banquiers investiront dans le solaire », conclut-il. C’est ainsi que le virage opéré en Inde a été d’ordre financier et non technologique : les banques ont pulvérisé le coût de l’argent, en plaçant leur confiance dans cet investissement. Le gouvernement a joué à cet égard un rôle déterminant, en offrant des garanties aux investisseurs et en facilitant l’accès aux terrains.

    Dans une certaine mesure, ce soutien a manqué aux pionniers italiens, même si ceux-ci occupent une place importante dans l’histoire du solaire thermodynamique, d’Alessandro Battaglia (qui, à la fin du XIXe siècle, fut le premier à penser à séparer les miroirs de la chaudière en imaginant le « collecteur solaire multiple ») à Giovanni Francia qui, entre 1960 et 1980, construisit les premiers prototypes à miroirs plats sur la colline génoise de Sant’Illario et fut à l’origine de la construction, près de Catane, de la première installation solaire au monde dotée d’une tour centrale (Eurelios). C’est aussi en Sicile — et, plus exactement, à Priolo Gargallo, au cœur du pôle pétrochimique de Syracuse — que la centrale solaire thermodynamique baptisée Archimède a été mise en service en 2010. Imaginée et voulue par Carlo Rubbia, cette centrale fut la première à utiliser la technologie des sels fondus intégrée à une installation à cycle combiné. La dernière avancée technologique provenant de Sicile date de quelques mois seulement et concerne l’inauguration à San Filippo del Mele d’une centrale du groupe Magaldi qui accumule la chaleur dans un lit de sable fluidisé.

    L’histoire du solaire thermodynamique italien se caractérise par des installations-pilotes futuristes, mais de capacité réduite. Or, il s’agit là d’un paradoxe dans un pays qui excelle dans la production d’électricité à partir de ressources renouvelables. Des scientifiques et des groupes de personnes à l’avant-garde ont ouvert des voies nouvelles qu’un système financier, industriel et politique peut-être trop conservateur n’avait pas encore résolument empruntées.

    5.      La voie verte

    Au niveau mondial, le soutien au solaire s’inscrit dans le cadre des engagements pris à Paris en 2015 en vue de limiter le réchauffement climatique à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle. Selon l’IRENA, si nous parvenions, d’ici à 2030, à augmenter la part des renouvelables dans le mix énergétique mondial jusqu’à 36 %, nous pourrions réaliser la moitié des réductions d’émissions qui sont nécessaires pour que l’objectif de 2°C devienne réalité. L’autre moitié des réductions d’émissions devrait être assurée par l’amélioration de l’efficience énergétique. L’IRENA est convaincue qu’une transition rapide à une société sans carbone s’accompagnerait d’avantages économiques et que le doublement de la part des énergies renouvelables entraînerait une augmentation d’environ 1,1 % du produit intérieur brut (PIB) mondial. Si les gouvernements de Syrie, du Nicaragua et des États-Unis se sont retirés de l’accord de Paris, les 194 autres États, en revanche, vont de l’avant.

    C’est une voie verte que le Maroc a empruntée depuis quelques années, poussé par la nécessité de réduire une facture extrêmement lourde. Le pays satisfait 94 % de ses besoins à l’étranger et la demande nationale double tous les dix ans. Afin d’y répondre, l’implantation de Noor à Ouarzazate sera suivie de la création d’autres complexes à technologies multiples (CSP et photovoltaïque combinés) à Midelt, Tata, Laayoune et Boujdor. À l’heure actuelle, Noor I dispose d’une capacité de 160 Mégawatts et fournit l’électricité nécessaire pour la consommation quotidienne de quelque 600 000 personnes. D’ici à 2020, le solaire marocain devra atteindre une capacité de deux Gigawatts, dont 580 Mégawatts garantis par les quatre centrales de Ouarzazate.  Indépendamment du solaire, le Maroc investit aussi dans les énergies hydroélectrique et éolienne : un des plus grands parcs d’Afrique se trouve à Tarfaya, située également aux confins du Sahara, et cinq autres sites sont en construction.

    Si tout se déroule selon les plans, le mix énergétique marocain va connaître un changement radical : d’ici 2030, plus de la moitié (52 %) de l’énergie consommée devrait provenir de ressources renouvelables, à savoir l’eau, le soleil et le vent à parts égales. Pour 2030 également, Rabat s’est engagée à réduire de 32 % ses émissions de gaz à effet de serre. La volonté de s’émanciper des fournisseurs étrangers va de pair avec l’ambition déclarée de s’imposer comme un modèle de durabilité environnementale, dont le pays avait déjà fait part lors de la COP22, la conférence mondiale sur le réchauffement climatique qui s’est tenue à Marrakech en 2016. À lui seul, le plan solaire permettra d’économiser 3,7 millions de tonnes de CO2 par an. Toutefois, cela ne suffit pas.

    Si tout se déroule selon les plans, le mix énergétique marocain va connaître un changement radical : d’ici 2030, plus de la moitié (52 %) de l’énergie consommée devrait provenir de ressources renouvelables, à savoir l’eau, le soleil et le vent à parts égales.

    La « voie verte » sur laquelle le Maroc s’est engagé depuis plusieurs années va de l’interdiction des sacs en plastique à la création de 200 000 hectares de forêts, en passant par le projet « mosquées durables » dont l’objectif initial est la reconversion énergétique de 600 lieux de culte (en les dotant de lampes à LED, d’installations photovoltaïques et de panneaux solaires) à l’horizon 2019. Après près de neuf siècles d’histoire, la mosquée Koutoubia — la plus belle et la plus ancienne de Marrakech — a déjà franchi le pas. 

    Plus encore que les objectifs énergétiques et les avantages collatéraux liés à l’économie verte, le projet vise à susciter une petite révolution culturelle. Pour faire passer le message de la durabilité environnementale, le ministre des affaires islamiques a sollicité la participation non seulement des imams, mais aussi des mourchidates, le clergé féminin institué au lendemain des attentats de Casablanca de 2003, lorsque Rabat a lancé la réforme de l’Islam national en vue de lutter contre la montée des extrémistes. Dans le meilleur des mondes imaginables (mais peut-être inatteignables), la voie verte serait en finalité un gage de paix et de stabilité pour le Maroc, et ses effets pourraient se faire sentir bien au-delà des frontières du pays.

    6.      La géopolitique du soleil

    Lorsqu’on demande aux personnes qui travaillent à Noor où ira toute l’énergie solaire produite, ils se crispent un peu. « Elle est destinée au Maroc. Notre stratégie est d’ordre national et vise à faire face aux besoins du pays », répond Tariq Bourquouquou, avant d’ajouter cependant : « En cas de surproduction et de demandes de l’étranger, l’électricité pourra aussi être exportée, en Europe ou ailleurs. Toutefois, ces décisions se prennent en haut lieu. Nous, nous acheminons l’énergie au distributeur et n’avons pas compétence pour faire des choix stratégiques. Vous devez demander plus haut, à Rabat », suggère-t-il.

    Cela fait déjà longtemps que le reste du monde s’intéresse au rayonnement solaire que reçoit l’Afrique du Nord. Plus d’un siècle s’est écoulé (c’était durant l’été 1913) depuis que Frank Shuman, le génial inventeur américain, « alluma » sur les rives du Nil, à une quinzaine de kilomètres au sud du Caire, la première centrale solaire thermodynamique de l’histoire. Sous les yeux émerveillés de l’élite coloniale britannique, le système de miroirs paraboliques se mit à alimenter l’installation de pompage qui irriguait les champs de coton situés le long du grand fleuve africain.

    Remplacer le charbon — qu’il fallait faire venir à prix d’or des lointaines mines britanniques — par le soleil local semblait un choix de raison, plus qu’une idée visionnaire. Toutefois, Shuman voyait déjà plus loin et songeait au Sahara et à la possibilité de générer de l’électricité pour tous, tant il était convaincu que « l’espèce humaine devra, en définitive, utiliser l’énergie solaire directe ou revenir à la barbarie ». Peu après, la première guerre mondiale éclata, avec son lot de barbarie, et mit fin au projet. Au fil du temps cependant, le cocktail explosif résultant des chocs pétroliers à répétition, des grandes inquiétudes liées au réchauffement climatique et des accidents nucléaires, a mis à nouveau en évidence l’intérêt du soleil du Sahara en tant que source d’énergie alternative.

    Au lendemain de l’accident de Tchernobyl, le physicien allemand Gerhard Knies calcula que, en seulement six heures, l’ensemble des déserts du monde reçoit plus d’énergie du soleil que ce que l’humanité tout entière consomme en une année. Considérant qu’il y avait de la lumière pour tous, il s’est dit que, contrairement aux conflits pétroliers, il n’était guère imaginable qu’une guerre puisse un jour être livrée pour le soleil. Ajoutant cet avantage aux autres que présente l'énergie solaire, Gerhard Knies s’est demandé sous les nuages radioactifs qui arrivaient de l’URSS – tout comme Shuman avant lui –, si l’être humain était stupide au point de ne pas parvenir à exploiter cette ressource.

    Sans attendre d’avoir la réponse, le physicien allemand alla de l’avant et, une vingtaine d’années plus tard, les efforts qu’il avait déployés conduisirent à la naissance de la fondation Desertec, dont l’objectif consistait à construire un réseau de parcs solaires et éoliens dans le Sahara, eux-mêmes reliés à l’Europe par des câbles de connexion de dernière génération.

    Selon les premières estimations de Gerhard Knies, un morceau du Sahara grand comme le pays de Galles devait suffire à fournir de l’électricité à toute l’Europe. Plus modestement, le projet avait pour but de satisfaire, à l’horizon 2050, 15 % de la demande européenne, après avoir couvert les besoins des pays producteurs. L’organisme chargé de le concrétiser était la Desert Industrial Initiative (DII), un consortium international sous la conduite d’entités allemandes (parmi les actionnaires principaux figuraient E.ON, Munich Re, Siemens et la Deutsche Bank). Un peu plus tard, à la suite de l’accident de Fukushima qui a incité l’Allemagne à sortir du nucléaire plus tôt que prévu, Desertec donna le feu vert à la première phase du projet : la construction d’une installation solaire dans les environs d’Ouarzazate, dans le Sahara marocain.

    un morceau du Sahara grand comme le pays de Galles devait suffire à fournir de l’électricité à toute l’Europe.

    Il s’agissait de l’embryon de Noor et d’un plan qui devait s’étendre tout d’abord à la Tunisie et à l’Algérie, puis à l’Égypte, à la Syrie, à la Libye et à l’Arabie saoudite. Desertec avait trouvé un partenaire dans le projet Medgrid d’inspiration française, lequel visait à créer un réseau euro-méditerranéen de transmission de l’électricité, en déployant des câbles à très haute tension entre les deux rives de la mer. Le moteur politico-stratégique de l’initiative était le Plan solaire méditerranéen (PSM), lancé par l’Union pour la Méditerranée qui venait tout juste d’être instituée. Les objectifs fixés par le PSM en 2008 étaient ambitieux : il s’agissait d’atteindre, grâce à des investissements internationaux estimés à quelque 80 milliards d’EUR, une capacité de 20 Gigawatts pour 2020, dont une partie (les trois-quarts) devait couvrir les besoins locaux et le reste devait être exporté en Europe.

    À partir de cette date, Noor commença à croître pour son propre compte, dans le cadre de la stratégie nationale du Maroc. Desertec, quant à elle, périclita, victime également de la nouvelle période d’instabilité qui frappait certains des partenaires de la rive sud, après les promesses du Printemps arabe. À l’ère des nouveaux murs, le plus grand projet d’intégration euro-méditerranéenne s’est lui aussi ensablé. Mais Rabat continue à s’y intéresser.

    « L’intégration du Maroc dans le système énergétique régional et euro-méditerranéen représente un élément crucial de notre stratégie », explique la porte-parole de Masen, Maha El Kadiri. « C’est la raison pour laquelle nous avions adhéré avec conviction tant au PSM qu’à Desertec. Aujourd’hui, cette fondation n’existe plus et notre plan national l’a, à certains égards, dépassée, mais l’objectif demeure le même. Compte tenu de notre position, nous sommes voués à jouer un rôle d’avant-garde dans les échanges énergétiques au sein de l’espace euro-méditerranéen ».

    Les infrastructures restent toutefois fragiles. À ce jour, seule une ligne double à courant alternatif de 1,4 Gigawatts relie les deux continents, en traversant le détroit de Gibraltar. Cependant, le réseau s’agrandit : « Notre stratégie se déploie sur deux axes : un dirigé vers l’Europe et l’autre vers l’Afrique. L’ensemble du pôle “Afrique du Nord-Afrique de l’Ouest” sera relié au vieux continent », assure-t-on à Rabat. Une interconnexion avec le Portugal est déjà en chantier et celle avec l’Espagne sera renforcée. À partir de là, l’énergie devrait voyager dans toute l’Europe, pour autant que l’objectif, fixé par Bruxelles, de 10 % d’interconnexion électrique d’ici 2020 soit respecté. Sur la rive sud, le Maghreb constitue déjà un espace intégré : le Maroc est relié à l’Algérie qui, à son tour, est reliée à la Tunisie. L’interconnexion prévue avec la Mauritanie ouvre les portes de l’Afrique occidentale, voire d’au-delà, à l’énergie provenant du Sahara.

    « La révolution de l’énergie solaire est une révolution africaine », souligne Deon Du Toit avec fierté. « Aujourd’hui, le Maroc montre la voie ; et plus loin, il y a nous, les Sud-Africains, mais entre les deux, c’est tout un continent qui est encore en partie dans l’obscurité. La lumière de Noor devrait aussi l’éclairer ». En outre, l’intégration énergétique pourrait favoriser la réinsertion politique pleine et entière de Rabat au sein du continent, après son récent retour dans l’Union africaine dont le pays était sorti 33 ans auparavant (lorsque l’Union s’appelait encore l’Organisation de l’unité africaine), en raison du contentieux sur le statut du Sahara occidental.

    Sur la rive nord de la Méditerranée, les raisons qui, sur le papier, justifiaient le plan solaire restent valables. Ces câbles lancés vers l’Afrique pourraient non seulement contribuer à diversifier le mix énergétique et réduire ainsi la dépendance à l’égard de certains fournisseurs, mais ils pourraient, de surcroît, rapprocher les Européens des objectifs qu’ils se sont fixés pour lutter contre le réchauffement climatique, en augmentant la part d’énergie consommée provenant de ressources renouvelables. Pour autant, est-ce un plan qui suscite encore l’intérêt ?

    Le flux des investissements en provenance de l’Europe semble le montrer. Pour l’Union européenne et la BEI, son bras financier, un projet tel que Noor se trouve à la croisée entre les politiques de partenariat destinées à soutenir les pays voisins et celles mettant toujours davantage l’accent sur l’économie verte en général et les renouvelables en particulier (dans le domaine du financement de l’action pour le climat, la BEI représente le plus grand acteur financier multilatéral). Un autre plan pourrait, toutefois, se profiler à l’horizon : celui d’une communauté énergétique, préfigurant une communauté euro-méditerranéenne pure et simple.

    Un autre plan pourrait, toutefois, se profiler à l’horizon : celui d’une communauté énergétique, préfigurant une communauté euro-méditerranéenne pure et simple.

    Après une longue période de paralysie, les gouvernements nationaux ont commencé, il y a peu, à passer à l’action. À la fin de l’année 2016, le Maroc, l’Allemagne, l’Espagne, la France et le Portugal ont signé un accord sur l’échange d’électricité provenant de ressources renouvelables. « Désormais, nous disposons d’une feuille de route pour l’intégration régionale avec l’Europe. Une impulsion nouvelle a été donnée », dit-on à Rabat. En janvier 2017, même l’Union pour la Méditerranée est revenue à l’ordre du jour lors d’un sommet organisé à Barcelone. Même s’il reste peu de chose du projet démesuré d’ingénierie politique lancé il y a une dizaine d’années par Nicolas Sarkozy, l’idée d’un espace à gérer en commun est à nouveau au menu des discussions. Le dialogue n’est cependant pas aisé.

    À la méfiance des Européens, barricadés dans leur forteresse, s’ajoute celle des Arabes qui craignent que certains partenaires de l’autre rive de la mer aient encore en tête des projets surannés d’exploitation des ressources africaines. De ce point de vue, le Printemps arabe n’a pas été vain. Si une communauté parvient à se former, elle ne pourra pas s’articuler uniquement autour des besoins et des inquiétudes de l’Europe. 

    Plus que d’un plan, il s’agit aujourd’hui d’une chance, même si l’on peine à la percevoir. L’approche pragmatique qui a permis de bâtir, brique après brique, une maison commune sur le vieux continent serait ici la bienvenue. Les Européens ont posé une première pierre il y a plus de soixante ans, en mettant en commun le charbon et l’acier, afin de s’empêcher mutuellement de continuer à se faire la guerre. La lumière du soleil qui baigne le Sahara pourrait donner naissance à une histoire différente, en ouvrant une brèche dans une Méditerranée aujourd’hui blindée.